Crise financière et finance islamique (par Lachemi Siagh)

Crise financière et finance islamique (par Lachemi Siagh)

Lachemi Siagh 2010Jamais la nécessité de faire de l’éthique un élément fondamental de l’activité bancaire et financière et de façon plus générale de moraliser le monde des affaires n’a été aussi pressante. En effet les causes sous-jacentes à la crise financière qui ébranle la planète entière depuis 2008 sont attribuées à l’action combinée d’une multitude de facteurs dénués de toute éthique tels la pratique de produits structurés dits subprime, les activités de spéculation des traders portant sur les produits dérivés, les rémunérations et bonus démesurés versés aux traders, la défaillance des mécanismes de régulations, l’irresponsabilité de certaines agences de notation en ce qui a trait à la notation de produits titrisés et l’opacité en matière de gouvernance.

Les conséquences de cette crise sur la sphère financière sont sans précédent. Les faillites monumentales comme celle de Lehman Brothers et de Merryl Lynch, les fleurons de la finance internationale, la série de consolidations qui se sont soldées par des acquisitions comme celles de Washington Mutual par JP Morgan et Wachovia Bank par Wells Fargo Bank ne représentent que la partie visible de l’iceberg. Il y a eu des nationalisations inédites comme celles de AIG et Royal Bank of Scotland de la part de pays comme les États-Unis et l’Angleterre, chose impensable de la part des champions du libéralisme.

Au moment où toutes les banques, institutions financières, fonds et gestionnaires d’actifs ont été d’une manière ou d’une autre frappés par la crise, la finance islamique semble cependant avoir été épargnée. Elle n’a par contre été affectée que par le ralentissement de l’activité économique et non par les causes sous-jacentes à la crise ci-haut mentionnées. Les raisons résident dans le fait que le paradigme des banques islamiques surtout en matière d’éthique, de gouvernance, de prise de risque est complètement différent de celui des banques conventionnelles, (cf. Lachemi Siagh « l’Islam et le monde des affaires, chez Editions d’organisation »).

– La pratique de taux d’intérêt élevés et variables par les banques visant à financer des actifs immobiliers acquis par des ménages peu ou pas du tout solvables fut la cause première de la crise financière. Les banques spéculaient sur le fait que l’accroissement futur de la valeur des actifs immobiliers permettrait de couvrir les charges d’intérêt découlant des taux subprime.

Dans la finance islamique ce genre de phénomène ne peut se produire. La conception et la mise en marché de tout produit financier doit obéir au respect des prohibitions édictés par le Coran et la Chari’a, à savoir : l’usage de l’intérêt et la spéculation.

Les opérations bancaires islamiques ne doivent en aucun cas, de façon directe ou indirecte, comporter une rémunération fixée au préalable et assimilable à l’intérêt ou « Riba ». Le Coran interdit formellement les revenus provenant de l’usure ou Riba, mais permet en revanche le profit et toute rémunération sous forme de loyer, de marge ou de plus-value. Quand on sait que l’intérêt est le moteur même de l’activité bancaire classique, qu’il est le fondement de l’intermédiation bancaire, on comprend la différence fondamentale qui existe entre le paradigme de la finance islamique et celui de la finance classique. Dans la doctrine islamique l’argent est en soi improductif. L’élimination de l’intérêt joue un rôle central dans l’établissement de l’ordre économique islamique qui repose sur une perception différente de la valeur du capital. C’est le travail qui génère la richesse et non le capital.

Pour Aristote, par exemple, l’argent ne peut servir à produire de l’argent par lui-même, car il s’agirait d’actes contre nature. C’est pour lui du tocos, résultat d’actes de bâtardise.

– La crise financière est aussi le résultat de la spéculation éhontée sur les produits dérivés. Depuis dix ans, le jeu combiné de la dérégulation et le manque de pouvoir de supervision des régulateurs a permis aux grands groupes financiers de pousser l’ingénierie financière aux limites les plus folles pour développer de nouveaux produits financiers très complexes et souvent risqués pour que l’investisseur moyen les comprenne et qui génèrent de hauts rendements aux banquiers. Ces montages financiers exotiques ont pour but de spéculer sur la valeur future de tous les produits qui se vendent et se revendent.

Ce marché, qui n’est pas véritablement réglementé ou qui exploite les zones grises que permettent les paradis fiscaux, a connu une croissance exponentielle. Attirés inexorablement par cette croissance continuelle, un nombre toujours croissant d’investisseurs se précipitent et participent, souvent sans réfléchir, à cette fièvre spéculative.

Les maisons de notation comme Standards & Poors, Moodies et Fitsch Ibcca ont joué un rôle non négligeable dans ce processus en octroyant des notes élevées (investment grade) à ces actifs structurés par les grandes banques pour être vendus aux investisseurs. A titre d’exemple, au moment où existaient seulement neuf entreprises bénéficiant de la note AAA, les agences de notation avaient octroyé la note AAA à 64000 produits financiers titrisés et vendus à travers le monde.

En matière de doctrine islamique, avec la prohibition de l’intérêt, le « Gharar » ou spéculation est la deuxième ligne rouge à ne pas franchir. Les produits spéculatifs dans la finance islamique sont simplement impensables. En effet, en structurant des produits financiers, le banquier islamique doit veiller à ce que chaque produit ait un actif sous-jacent. L’un des rôles du comité de la Chari’a est de veiller à cela.

Le Gharar est la transaction qui comprend un élément d’incertitude relatif soit à l’objet soit au prix, soit au délai dans lequel il s’exécute. Le  Gharar est prohibé parce qu’il perturbe l’équilibre du contrat et va à l’encontre des normes morales et religieuses qui exigent l’équité et l’équivalence des prestations. Pour les docteurs de la loi, l’objet d’un contrat doit répondre aux conditions suivantes : son existence doit être réelle, il doit être disponible, les critères relatifs au prix, à la quantité, et au délai de livraison doivent être fixés. Du fait de la dimension spéculative inhérente aux produits dérivés et en l’absence d’actifs sous-jacents et immédiatement disponibles, la fièvre spéculative des produits dérivés et les dégâts découlant de ce qu’on a appelé les actifs toxiques ont épargné la finance islamique.

– De sérieuses réserves sont aujourd’hui émises quant au pattern de distribution des revenus et des richesses générés par les banques considéré comme fondamentalement injuste et provocateur. Les salaires et bonus que perçoivent hauts dirigeants et traders ne se justifient ni du point de vue de l’éthique ni au vu des risques pris par les banquiers sur le long terme.

Au cours des dix années précédant la crise, les banquiers de Wall Street ont reçu 90 milliards de dollars en salaires, bonus et parachutes dorés. Merry Lynch et Citibank avaient à elles seules distribué neuf milliards de dollars de bonus en 2008. La prestigieuse banque d’affaires Goldman Sachs que l’on appelle avec humour « Goldmine Sachs » est l’exemple par excellence de cette exubérance. Le président de cette institution a reçu cette même année un salaire annuel de 75 millions de dollars. La moyenne des salaires des 30.500 employés, dont les secrétaires, était de 600 000 dollars par année.

Là aussi les standards de mesure du succès sont différents dans les banques conventionnelles et dans les banques islamiques. Dans les banques conventionnelles la finalité est le rendement des fonds investis et le bénéfice par action. Par contre, une banque islamique qui réussit est une banque qui respecte la Chari’a et les normes fiduciaires et prend à cœur les intérêts de ses clients. Les banques islamiques ne réussissent à atteindre cet objectif que si elles parviennent à créer une culture et une éthique qui rassemblent des gens qui croient en ce qu’ils font.

Les motivations en Islam sont de deux ordres : les incitatifs monétaires et matériels et les incitatifs spirituels. Le plus recherché par le croyant est celui de plaire à Dieu. Il peut s’avérer une source de motivation et une incitation à l’action aussi puissante, sinon plus que les incitatifs matériels.
Plaire à Dieu en Islam ne se limite pas aux actes religieux. Il s’agit aussi de travailler fort, de produire et d’utiliser rationnellement les ressources que Dieu a mis à la disposition de l’homme, son vice-régent sur terre, d’accroître ses connaissances, de contribuer à la science et au développement matériel et à la vie morale sur terre (cf. (Lachemi Siagh « Les arcanes de la finance islamique, chez Casbah Editions).

Dans ce contexte, les bonus ne sont pas érigés en facteur incontournable de la performance organisationnelle. Les dérapages, manipulations, spéculations à la Kerviel ou Maddof ne sont pas concevables. Au demeurant, la finance islamique est avant tout une question d’éthique.

– Les banques conventionnelles sont gouvernées par un conseil d’administration qui représente les actionnaires. En tant que propriétaires, les actionnaires se trouvent en situation de domination. En vertu du droit d’usage, les dirigeants se doivent de gérer l’organisation en fonction des intérêts des actionnaires, à savoir la maximisation de la création de valeur. Par contre, les gestionnaires des banques islamiques se trouvent, quant à eux, soumis à un système de double gouvernance, celle du conseil d’administration, et celle du conseil de la Chari’a. L’un défend les intérêts des actionnaires et l’autre ceux de l’éthique religieuse et de la communauté des clients.

Le comité de la Chari’a a un pouvoir moral. Le pouvoir moral c’est ce qui confère la légitimité aux opérations de la banque vis-à-vis des clients et de la communauté. Perçu au départ comme un frein, il est en fait le garant contre les abus, le garant de la bonne image de la banque, celui qui favorise la performance organisationnelle débarrassée de la spéculation et résultant de la « wassatia », la recherche du juste milieu. Le système de double gouvernance permet de faire des profits avec le Coran dans une main et la calculatrice dans l’autre.

Les dérives actuelles de l’économisme néolibéral et financier nécessitent de rechercher activement d’autres voies et d’autres principes pour la conduite des affaires. L’avènement de la finance islamique ou de façon plus large de la finance éthique peut être considéré comme une tentative de repenser les pratiques financières d’un marché capitaliste autorégulé et maximaliste de court terme.

Lachemi Siagh est docteur en management stratégique et Conseiller en investissement financier, membre de l’ACIFTE